Domaine du Colombier

Domaine du Colombier - Forum non-officiel relatif au jeu Royaumes Renaissants
 
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 Pour écrire une nouvelle partition...

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John Anderton
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MessageSujet: Pour écrire une nouvelle partition...   Mer 3 Juil - 19:46

Cette fois-ci ça avait été au tour de Gadd de pouvoir s’exfiltrer du territoire américain. La communauté des artistes était une des plus surveillées pour sa capacité à transmettre des messages dits déviants par rapport à la politique officielle. Cette mise au ban de la société n’avait d’égal que la solidarité de ses membres pour faire entendre sa liberté d’expression. Néanmoins, la fuite était souvent le seul moyen de regagner sa liberté et beaucoup choisissaient l’exil pour des cieux plus cléments. Tous les artistes se cotisaient pour rendre sa liberté à l’un d’entre eux et ça avait été le tour de Gadd cette fois-ci.

Après un court trajet en bus, il arriva à Tijuana où la suite de l’aventure l’attendait. Il était hors du champ de la justice américaine pour le moment mais le chemin pour le Brésil qu’il convoitait était encore bien long. Il n’aurait sans doute pas l’argent pour arriver là-bas sans devoir en gagner un peu en chemin. Il ne lui restait que 200 dollars en petites coupures dans une poche cousue dans le revers de sa veste pour les cacher. Tijuana était une ville avec une très forte culture musicale mais aussi la deuxième ville la plus violente du monde. La dure réalité avait intégré même la musique sous la forme des narco-corridos chantés à la gloire des cartels.

Les federales n’étaient pas toujours regardants sur les affaires tant qu’on les arrosait un peu de pots de vins. D’ailleurs c’était pour cela que la frontière n’était pas si difficile à passer dans ce sens. Le pays n’en restait pas moins un des plus dangereux du monde si on venait à froisser les mauvaises personnes ou à se trouver au mauvais endroit, au mauvais moment tout simplement. Il y avait moyen de se faire un peu d’argent ici ou de passer son chemin en reprenant un autre bus. En attendant, Gadd pouvait profiter d’un moment de réflexion dans une cantina plutôt bien famée malgré ses dimensions réduites.

Le barman semblait débordé à servir des bières aux habitués et se contenta d’un « Un momento por favor ». Sur la scène, un guitariste plutôt talentueux enchaînait les morceaux devant un public d’avertis qui appréciaient ses riffs. L’artiste mexicain finit par poser sa guitare électrique sur son support et venir vers le bar. Il commanda une margarita et une deuxième pour l’étranger qui n’avait pas encore été servi. Il valait mieux être connu dans le coin pour obtenir ce que l’on voulait, ou ne pas se faire prier pour l’avoir. Il leva son verre en direction de Gadd.

- Carlos Alberto Santana pour te servir l’étranger, comme mon abuelo. Tu as l’air perdu et bien loin de chez toi. Que viens-tu faire du côté de Tijuana amigo ?
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Gadd Wesley
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MessageSujet: Re: Pour écrire une nouvelle partition...   Jeu 4 Juil - 12:17

Le voyage depuis la côte est avait été long mais assez tranquille. D’un bus en mauvais état à un autre dont on se demandait comment il pouvait encore avancer ; d’un Etat à un autre ; de New-York à la Californie en faisant quelques escales intéressantes en Floride et au Texas. Ces Etats du sud comprenant une immense communauté hispanophone (originaire du Mexique en majorité), il fut assez simple pour le Franco-Américain de se renseigner discrètement sur les lieux de passage les plus surs. Si certains furent surpris de le voir quitter les Etats-Unis ultra sécurisés pour un Mexique bien moins paisible, d’autres – plus au fait de la difficile vie d’un artiste en ces terres nord-américaines – l’encourageaient et lui venaient en aide de grand cœur. Certains lui payèrent même une partie du trajet.

Cet argent lui était d’une grande utilité. En effet, ses camarades artistes qui s’étaient cotisé lui avaient fourni une somme suffisante pour payer le passeur mais rien de plus. Le jeune Gadd devait donc se débrouiller pour trouver le meilleur endroit où passer et s’y rendre par ses propres moyens.

Qu’il lui avait été difficile de quitter les quelques amis qu’il s’était fait à New York et plus globalement sur la façade Atlantique. On s’était dit au revoir sans trop y croire. C'est-à-dire que l’on pensait plutôt se revoir au paradis des artistes. Son voyage impliquait des risques considérables. La traversée de l’Amérique Centrale notamment pourrait s’avérer fatale. Cela faisait maintenant des décennies que les cartels terrorisaient les populations et que les gouvernements, instables et successivement impopulaires, tentaient des mesures inutiles pour leur résister. Ainsi, on s’attaquait aux symptômes plutôt qu’aux causes du mal latino-américain : le gouvernement mexicain avait notamment tenté d’interdire les narco-corridos. Sans succès. Et cet échec était prévisible. Du moins était-ce ce que les parents de Gadd avaient toujours dit du temps où ils vivaient en Amérique Latine. Les musiciens ne faisaient qu’exprimer le mal-être de la société en lui montrant les voies les plus simples de s’en sortir. Si le gouvernement avait proposé des alternatives crédibles et lutté efficacement pour limiter l’influence ainsi que la réputation des cartels, la situation n’aurait jamais dégénéré à ce point là. Le jeune homme au regard bleu lui-même se sentait plus proche des narco-corridos que du gouvernement. Après tout, aux États-Unis, il se trouvait dans une situation similaire. Ses chants et les airs qu’il jouait n’étaient que l’expression des sentiments de tout ou partie de la population.

D’autre part, si les cartels commettaient indéniablement de terribles méfaits, ils avaient permis, au moins partiellement, de protéger certaines libertés en Amérique Centrale. C’est d’ailleurs pour cette raison que lui, Gadd Wesley, et ses parents avaient vécu dans cette partie du monde. Le jeune homme aux vingt printemps ne saurait pas dire s’il se sentirait plus en (in)sécurité face à des boss du cartel ou face à un haut-responsable de la CIA.


Ainsi, après deux semaines de voyages pour traverser par étapes les États-Unis d’une grossière diagonale nord-est sud-ouest, le prochain « artiste libéré » - comme ils aimaient à s’appeler - se trouvait en Californie. Plus exactement, il était à Chula Vista, non loin de San Diego. Des noms qui, déjà, ne sonnaient pas vraiment 100% américains. Là-bas, il avait fait une drôle de rencontre. Un homme à l'air louche l’avait abordé.

- Holà gringo ! qu’est-ce que tu viens faire par ici ?

Il avait terminé sa phrase dans un anglais plus qu’approximatif. Gadd profita de l’instant durant lequel lui parla l’homme louche afin de voir à quoi il ressemblait. Il était assez petit et trapu, la peau sombre sans être vraiment noire et les cheveux teintés en vert. Drôle de look. Le musicien se contenta de répondre en espagnol afin de signifier à son interlocuteur qu’il n’avait pas grand-chose à voir avec un gringo.

- Je ne suis que de passage.
- Quel genre de passage tu cherches, l’Americano ? il avait pris un regard intéressé qui semblait déjà refléter le vert des billets potentiels.
- Le genre de passage qui me permettra de pratiquer mon art en paix.
- Attends là.

Sur ces quelques paroles, l’interlocuteur de Gadd lui tourna le dos et s’en fut rapidement vers une arrière-salle. Lorsqu’il en ouvrit la porte, le Franco-Américain put entendre un furtif son de pipeau. Il ne put s’empêcher d’être surpris d’entendre un tel instrument dans un tel contexte. Il se dit alors que chaque peuplade de l’humanité n’avait vraiment qu’une seule chose en commun : la musique.

Peu après, l’homme à la chevelure émeraude revint vers lui avec un compagnon qui tenait effectivement un pipeau entre ses mains. Mais plus que son pipeau, ce qui était remarquable était la cicatrice qui partait de son nez et qui redescendait vers sa joue gauche. Un coup de couteau, certainement. Le balafré commença par se présenter.

- Bienvenue, mon gars. Moi, c’est Jêse et ça c’est mon pipeau. Mais te fais pas de soucis, je suis un honnête gars.
- Mis à part son nom et l’origine de sa cicatrice, ouais, Jêse est un honnête gars. Avait ajouté son compagnon aux cheveux verts avec un rire étrange, presque menaçant.
- Moi, tant que vous êtes honnêtes jusqu’à ce que je sois de l’autre côté, ça me va.

Les deux compères eurent un sourire entendu. Personne n’avait clairement parlé d’un passage aux États-Unis, de peur d’être sur écoute. Mais chacun savait de quoi il en retournait. Jêse invita Gadd et son compagnon, Antonio, les suivit. Une fois dehors, ils entrèrent dans un gros véhicule sale tout terrain. Une fois à l’intérieur du dit véhicule, Jêsé se retourna vers Gadd en brandissant son pipeau.

- Dis-moi, tu as de quoi payer le voyage ?
- Et bien, j’ai bien 12 000 dollars sur moi.
- 12 000 ? Non mais tu crois que ça suffit pour nourrir nos familles ? Il va falloir aligner plus.

Le jeune musicien avait menti, bien évidemment. Il en avait plus que 12 000, mais c’était une base correcte pour des négociations. Le passage pourrait s’avérer dangereux. Néanmoins, le franco-américain se rendit rapidement compte qu’il ne pourrait pas réunir une somme suffisante. Ils se mirent d’accord sur un prix de 15 000 plus un bonus. Ou plutôt des bonus. Gadd offrait ses deux grandes malles pleines d’instruments de musique en plus des billets verts. La valeur de ses instruments fut évaluée à un peu moins de 9 000 dollars. Toutefois, il garda son saxophone. Il ne souhaitait pas se retrouver de l’autre côté sans un seul instrument. Et le saxophone avait quelques avantages, facilement transportable, il pourrait lui servir de gagne-pain plus tard et pouvait se jouer tout aussi bien seul ou en groupe. C’est toutefois avec beaucoup de regret qu’il laissa ses instruments aux mains de Jêse et Antonio. Il espérait qu’ils sauraient s’en montrer dignes.

Rapidement après s’être mis d’accord sur le prix, les trois hommes se mirent en route à bord du 4x4. Ils avaient convenu d’emmener Gadd à Tijuana, une fois là-bas, il devrait se débrouiller seul. A la tombée de la nuit, ils se trouvaient à San Ysidro, tout à côté de la frontière. S’il se demandait comment allait réellement se passer le passage, le jeune homme fut très étonné de voir que les deux compères s’en tinrent à une tactique qui n’en était pas une : foncer tout droit. Ce qui leur réussit plutôt bien. Les quelques gardes de la frontière étaient alors dans un local en train de boire un café et les observèrent passer d’un œil torve. Gadd eut le temps d’en voir un se lever d’un pas feignant et assoupi pour appeler des renforts. Ils semblaient assez résignés. Peut-être avaient-ils l’habitude de ce genre de choses. Et vu leur peu d’empressement, ils devaient avoir l’habitude d’échouer dans le rapatriement des "expatriés".


C’est ainsi qu’il se trouva largué non loin à l’est de Tijuana, alors que la nuit était sur le point de tomber complètement. Le dernier bus pour le centre-ville s’apprêtait à partir. Après avoir payé le dollar 50 de son ticket il monta dans le bus. Oui, on pouvait payer en dollars de l’autre côté de la frontière, mais il lui faudrait certainement changer sa monnaie en pesos mexicanos très bientôt. Mais avant toute question pécunière, il lui fallait trouver un lieu où passer la nuit. D’abord à la recherche d’un hôtel, il fut troublé de voir un lieu aux airs assez multi-centenaires avec pour tout nom CANTI. Il s’aperçut alors que le vrai nom était cantina mais qu’il manquait les deux dernières lettres. Tombées par manque d’entretien ? Arrachées ? Aucune idée. Si le lieu semblait ancien de prime abord, il fleurait bon l’ambiance et l’activité étant donné les quelques hommes qui discutaient à la sortie. Lorsqu’ils aperçurent Gadd, certains se turent, d’autres non. Après tout, sa peau bien pâle ne devait pas trop se voir vu la nuit sombre qui tombait.

Une fois entré dans le bâtiment, il eut l’heureuse surprise de découvrir des locaux très modernes et de pouvoir entendre un guitariste. Celui-ci jouait plutôt pas mal sans être d’un niveau transcendant. Mais la musicalité était là et, d’une certaine manière, étouffé par cette chaude et musicale atmosphère, le franco-américain  se sentit comme chez lui. Sentiment qui ne dura que jusqu’à ce qu’un homme qui avait visiblement trop bu, ou pas assez, ne le bouscule. Après coup, Gadd se dit qu’effectivement, rester au milieu du passage n’était pas une bonne idée. Il alla donc s’asseoir au bar.

Alors que les secondes passaient et que le barman semblait trop occupé pour s’intéresser à lui. Le jeune homme remarqua que la musique avait cessé. Il aperçut alors que le musicien était en train de lui commander une margarita. Gadd se dit alors qu’effectivement il ne devait pas passez inaperçu avec une peau si claire de ce côté-ci de la frontière. Lorsque l’autre se présenta en tant que petit-fils du fameux Carlos Santana, le grand châtain dégingandé eut un sourire. Il se doutait bien que l’homme en face de lui devait tenir de Santana autant que lui du Pape. Par politesse, il leva à son tour son verre à l’homme qui l’accueillait et lui dit :

- Joe, pour te servir, Carlos. Paix à l’âme de ton abuelo. Il nous a quitté trop tôt, diraient certains mais ce n’est là que de la rhétorique. S’il est mort, c’est que Dieu a jugé qu’il était temps pour lui.
Je te dirais que je suis bien loin de chez moi si je savais réellement où se trouve mon chez-moi. Je ne compte pas m’attarder dans le coin, je souhaite simplement passer la nuit ici puis partir vers le sud.


Gadd eut un regard vers la guitare de l’auto-proclamé petit-fils de Santana. Pas une mauvaise guitare, à vue d’œil. Il se retourna vers son interlocuteur et lui demanda avec un sourire malicieux :

- As-tu un peu de temps pour faire un peu de musique, amigo ?

Cela lui permettrait de s’intégrer tranquillement dans l’atmosphère du bar voire même de se faire quelques amitiés utiles pour la suite. Mieux valait se faire des amis tout de suite que de mourir incognito plus tard. Tout en sortant son saxophone usé mais encore plus embelli par l’air cuivré et moins rutilant que lui donnait son ancienneté, Gadd observa comment les gens réagissaient autour d’eux.

En attendant la réponse de son interlocuteur, il en profita aussi pour l’étudier physiquement, à la recherche de la moindre particularité.
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John Anderton
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MessageSujet: Re: Pour écrire une nouvelle partition...   Dim 7 Juil - 15:48


Carlos vida son verre en quelques gorgées en essayant d’évaluer son interlocuteur. Comme il faisait bien chaud sous les projecteurs, il recommanda la même chose. A en juger par son allure et ses vêtements élimés, le bonhomme ne payait pas de mine. Le mexicain, lui,  était bien habillé avec un costume de facture correcte avec des chaussures en cuir cirées. Le contraste entre les deux hommes était assez flagrant entre leur couleur de peau et leur façon de s’habiller. Rien qu’en restant une nuit Gadd pourrait se retrouver dans de sales draps dans tous les sens du terme. Il se sentait de l’aider pour ne pas qu’il fasse de mauvaises rencontres.

- Tu vas vers le sud hein ? Chez toi ce ne serait pas plutôt vers le nord amigo ? Tu as un drôle d’accent pour quelqu’un du sud amigo.

Il lui sourit en trinquant une nouvelle fois avec lui avant de reprendre.

- Gracias, buvons à abuelo. Je ne sais pas ce que tu fuis là-bas mais ici ce n’est pas plus sûr. Tu dois être très prudent parce qu’ils n’aiment pas trop les americanos. Sauf si bien sûr tu trempes dans leurs affaires… La clientèle ici est particulière, n’importe qui ne peut pas jouer sur cette scène. Je suis un peu l’exception locale parce que même si je ne suis pas leurs règles et que j’ai refusé de chanter des narco-corridos, ils respectent ma famille. Nous ferions mieux d’aller ailleurs si tu veux jouer, regarde un peu autour de toi.

Dans l’ambiance feutrée et chaleureuse du petit établissement, nombre de tables étaient occupées par des individus armés qui ne s’en cachaient quasiment pas. Ils parlaient fort et s’alcoolisaient beaucoup avec des femmes de petite vertu à leurs côtés. Dans un coin un groupe prenait même un rail de cocaïne à la vue de tous. Pour le moment Gadd était passé inaperçu aux yeux de tout ce monde, sans doute parce qu’il avait l’air plus ou moins aussi désargenté que le mexicain moyen. Cependant s’il commençait à jouer ici il se mettrait en avant à la vue de tous et qui pouvait savoir qui l’aborderait.

- Señor Joe, mi hija tient une pension de famille en ville, tu pourras y dormir cette nuit si tu cherches un toit. Ce soir Gabriela fait ses tamales, tu ne le regretteras pas. Mi nieta Sofia est en vacances chez sa mère cette semaine, elle doit avoir à peu près le même âge que toi. Elle étudie à l’université de Mexico, c’est une brave petite. Nous pourrons jouer là-bas avec quelques amis si tu le souhaites. Nous n’avons pas souvent des étrangers dans notre auberge, tu nous montreras ce que tu sais faire avec ton saxophone à ce moment là… Qu’en dis-tu amigo ?

Carlos approchait doucement de la soixantaine et s’estimait heureux d’avoir pu vivre aussi longtemps dans cette ville si violente. Il avait perdu de nombreux proches et l’espérance de vie des hommes n’excédait pas la vingtaine pour ceux qui se retrouvaient pris dans les histoires de gangs. Les dégâts collatéraux étaient souvent nombreux et le mexicain n’avait pas spécialement envie de voir ce petit jeune mourir bêtement si loin de chez lui. Le voir sortir un saxophone lui rappelait aussi un peu son propre fils Horacio, recruté il y a trois ans par un cartel dans lequel il avait trouvé la mort un an après. Si seulement il était facile de gagner sa vie honnêtement ici…

Veuf, aujourd’hui il vivait seul auprès de son dernier enfant et de quelques vieux amis musiciens dans une vieille pension de famille. Il était fier d’avoir pu envoyer sa petite-fille à l’université pour qu’elle fasse des études à Mexico. Il en était doublement heureux puisqu’elle finirait par construire sa vie hors de la misère mais aussi de ce monde de mort et de criminalité quotidienne. Le guitariste régla leurs consommations et reprit en main son étui à guitare.

- C’est à quelques rues d’ici à pied. Je répondrai à toutes tes questions en chemin sans rien te demander en retour. Tu ne parleras de tes projets au sud que si tu le souhaites et puis je suis sûr que ma petite Sofia étudiera de près un spécimen d’americano ce soir. Elle a beau être en ville maintenant, tu resteras une curiosité vivante pour elle qui rêve de traverser la frontière pour découvrir l’eldorado de l’autre côté du Rio Grande. Elle n’a que 19 ans, l’âge de l’insouciance et des illusions qui seront plus tard déçues. Qu’elle en profite…

Carlos força quelque peu un sourire cette fois mais posa amicalement sa main sur l’épaule de Gadd.

- Mi casa es su casa. Suis-moi amigo.
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Gadd Wesley
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MessageSujet: Re: Pour écrire une nouvelle partition...   Dim 7 Juil - 20:18


- Je viens du nord en effet, mais je n’étais là-bas que de passage. Je venais du sud à l’époque. Son ton était triste, voire nostalgique.

Ici, il était un étranger rien de plus. Il en eut l’implacable certitude lorsque Carlos lui fit une réflexion sur son accent. Lui qui avait vécu dans de nombreux pays d’Amérique Latine pendant près de 7 années fut quelque peu surpris. Après coup, il se dit qu’il devait effectivement parler avec un accent venu d’aucun pays. Il avait passé les trois premières années de sa vie en Allemagne, apprenant la langue de Goethe de par ses deux parents qui s’étaient eux-mêmes rencontrés en Allemagne et conversaient majoritairement en allemand. Mais chacun d’entre eux tint à lui enseigner sa langue maternelle : le français pour l’une, l’anglais pour l’autre. Ce n’est qu’après ces trois années qu’il arriva en Amérique Latine, baignant alors dans un monde hispanophone mais continuant à pratiquer trois autres langues en parallèle. Effectivement, un tel mélange devait avoir eu un drôle d’effet sur son accent. D’autant plus que chaque pays, chaque région, du sous-continent américain possédait un accent et des tournures de phrases propres. De plus, ses années passées en Afrique et en Océanie n’avaient certainement pas aidées son accent à se stabiliser. Sans compter les bases qu’il avait pu acquérir dans d’autres langues au fil de ses voyages et de ses rencontres. Ces bases pourraient avoir influencé – dans une moindre mesure – sa prononciation. A son âge, il avait déjà posé le pied sur les 5 continents. Certains auraient dit de lui qu’il était un citoyen du monde. Lui ne se sentait qu’un étranger en tout lieu.

Seule la musique lui permettait de se sentir à son aise. Et cela tombait bien pour Carlos puisque celui-ci était musicien. Etrange, le simple fait de savoir que son interlocuteur était un musicien permettait à Gadd de lui accorder un peu plus facilement sa confiance. Pourtant, sa confiance était bien loin d’être totale, voire aveugle. Il ne connaissait ce guitariste que depuis peu, après tout. Se pourrait-il qu’il essaye de l’attirer dans un traquenard, loin des yeux de l’auberge, afin de lui extorquer ses quelques fonds ou, bien pire aux yeux du jeune musicien, de lui voler son saxophone, son seul et unique moyen de subsistance, sa seule « maison » ? Malgré tout, ce supposé petit-fils de Carlos Santana savait y faire pour attirer sa confiance, ce qui – paradoxalement – aiguisait d’autant plus la défiance spontanée de Gadd.

Ne serait-ce que physiquement, il avait l’air parfait de l’homme honnête avec son costume en bon état sans être tape-à-l’œil. Cela lui donnait l’air d’un homme soigné dans la limite de ses moyens. Autrement dit, ni un pauvre essayant de l'assassiner au dehors pour lui soutirer de quoi manger, ni un mafieux essayant de lui extorquer le prix d’une quelconque protection. En plus de cela, sa physionomie même semblait faire tout pour souligner sa bonhomie avec son léger embonpoint tout aussi bien dû à l’âge qu’à quelques excès alimentaires commis par le passé, et ses cheveux grisonnants de sagesse mais aussi du stress lié à la vie dans une ville si dure, si impitoyable. Mais les apparences étant trompeuses, même la plante qui semblait la plus inoffensive qui soit pouvait s’avérer mortelle. Ses excès alimentaires auraient aussi pu être permis par de l’argent gagné bien peu légalement. Le stress pouvait être dû aux décisions lourdes de conséquences qu’il aurait pu prendre au sujet de la vie – ou du décès prématuré – d’autres individus. Rien ne pouvait réellement assurer Gadd des bonnes intentions de Carlos.

En même temps, quand on voyait le visage souriant de Carlos et qu’on le comparait aux expressions – pour le moins hargneuses et menaçantes – de ceux de la majorité des autres clients, on ne pouvait que faire plus confiance à Carlos qu’à ses louches congénères. D’autant plus que Carlos, lui, était venu lui parler et lui proposait d’ors-et-déjà le gite et le couvert (cela pourrait peut-être lui permettre d'économiser un peu d'argent) tout en lui ouvrant son cœur en lui parlant de sa famille et des risques encourus en restant dans la cantina. La famille de Carlos semblait tenir une espèce d’auberge et celui-ci avait une petite-fille qui poursuivait des études à Mexico. Là encore, Le franco-américain se demanda avec quel argent. Celui de « l’auberge de famille » ou bien celui des cartels (pouvant être tout autant familiaux…) ? A moins qu’elle ait pu bénéficier d’une bonne bourse, ses frais d’étude devaient être d'un genre plutôt élevé, peut-être devait-elle aussi travailler dans son temps libre. Gadd avait une sorte de fascination pour les études. Lui n’avait jamais été à l’université, il n’avait jamais suivi de cours en classes supérieures. Il avait bien eu des professeurs particuliers et autres cours par correspondance étant jeune mais, même s’il s’avérait assez intéressé, cela n’avait jamais captivé son attention autant que l’art l’avait fait. Et cela, il l’avait appris par lui-même, au gré de ses rencontres, à force de s’entraîner.

Après un long moment d’hésitation durant lequel ses pensées s’affrontèrent de manière tout à fait épique, partagées entre défiantes et confiantes, Gadd annonça d’un ton qu’il aurait voulu plus enjoué, mais il ne parvenait pas à faire complètement confiance à l’homme qui lui faisait face :

- Et bien, il semble que passer la nuit parmi vous et les vôtres soit la meilleure solution que j’ai. Puis, s’apercevant de son ton peu chaleureux, il se reprit, non pas que je n’apprécie pas votre offre à sa juste valeur, amigo. Mais il est difficile de faire confiance lorsque l’on a déjà été trahi, d’autant plus que ce fut non loin d’ici. Son sourire revint alors soudainement, plein de chaleur, croyez bien que s’il y a une possibilité de jouer du saxophone ou de n’importe quel autre instrument que vous avez-vous ou les vôtres, je serais enchanté d’en jouer à vos côtés.

Puis il repensa à la petite-fille de Carlos, celle-ci avait 19 ans, « âge de l’insouciance et des illusions plus tard déçues » selon son supposé grand-père. Gadd, lui, avait 20 ans et était d’ors-et-déjà plein de désillusion. Combien d’autres de ses rêves viendraient à être brisés ? Est-ce que le peu de confiance qu’il donnait à Carlos serait récompensé ou déçu ? Dans un dernier sourire, gêné celui-là, il ajouta :

- Encore une fois, veuillez pardonner ma méfiance, Carlos. Je vous suis.

Après tout, Carlos Alberto Santana n'était-il pas un musicien ?
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John Anderton
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MessageSujet: Re: Pour écrire une nouvelle partition...   Lun 15 Juil - 10:29


Dans les rues de Tijuana, la musique était toujours omniprésente à chaque coin de rue. Par tradition c’était la seule opportunité pour sortir de la misère ou l’oublier qui vous permettait d’espérer vivre vieux. De nombreux artistes à l’apparence miteuse faisaient la manche sur leur chemin, installés sur les trottoirs à la sortie des commerces et aux points de transports en commun. Quelques guitares et quijadas fatiguées constituaient probablement la seule richesse de ces pauvres bougres, toute leur vie sûrement même. Gadd pouvait voir dans leurs yeux et leurs gestes qu’ils ne vivaient que pour la musique même si elle peinait à les faire survivre. C’était ça aussi Tijuana.

Couleurs chaudes, odeurs de spécialités culinaires locales et musicalité éclectique nourrissaient l’ambiance chaleureuse mais néanmoins dangereuse du lieu. Carlos se plaisait à dire que si sa vue baissait au fil du temps, il pourrait toujours trouver son chemin jusque chez lui les yeux fermés. Il marchait assez rapidement mais s’arrêtait tous les quinze mètres pour saluer un marchand, un musicien, une vieille dame… Il semblait connaître tout le monde, passait le bonjour, prenait des nouvelles des enfants et des familles. Le mexicain était respecté de tous et son implication dans la vie locale changeait la vie de beaucoup de gens.

Ils arrivèrent enfin à la pension de famille des Santana, une humble bâtisse à un étage ouvrant sur un petit jardin d’intérieur dans un patio. Quelques adolescents pinçaient les cordes de leurs instruments et Carlos leur donna quelques conseils pour améliorer leur composition. Les plus jeunes étaient déguisés avec des costumes taillés dans du papier et jouaient avec à colin maillard. En vérité le jeune garçon avec les yeux bandés prit un bâton et cherchait à frapper une piñada qu’il avait du recevoir pour son anniversaire. Le mexicain fit signe à Gadd de le suivre à l’intérieur.  

- Je préfère les savoir ici plutôt que dans la rue à se faire recruter par je ne sais quel gang ou cartel. Ce n’est qu’une goutte d’eau mais si nous pouvons en sauver un ou deux et les empêcher de finir comme leurs pères, leurs oncles voire leurs frères… C’est un peu ma famille de cœur ces chicos y chicas. Allons voir les femmes de ma vie. Ce soir nous avons de vieux amis à dîner aussi, notre petite fiesta du vendredi amigo !

Ils montèrent les escaliers blancs pour rejoindre la salle à manger. Gabriela s’affairait à préparer le repas du soir tout en ne sachant pas combien de personnes seraient à leur table exactement. La plupart du temps elle prévoyait assez large car son père ramenait toujours bien quelqu’un en revenant de la cantina. Les amis, les voisins ou les jeunes du quartier ne manquaient pas de partager le repas des Santana quand ils croisaient le patriarche de la famille. Un petit groupe de retraités dans la soixantaine se réglaient pour jouer au coin du feu. Violons, trompettes, guitarron, vihuela, la guitare de Carlos, tous les instruments typiques d’un mariachi étaient réunis.

- Gabriela, nous avons un invité de passage, le señor Joe. Il restera à la pension ce soir, il ne pouvait pas rater tes merveilleux tamales et puis vu qu’il est musicien et qu’on a les copains aussi.


Gabriela Santana
Il présenta tout ce petit monde à commencer par sa fille.

- Joe voici Gabriela dont je t’ai déjà parlé. C’est elle qui tient notre pension et fait bouillir la marmite. C’est un vrai cordon bleu tu verras. Et là ce sont mes vieux compañeros : Cesare, Pedro, Oscar, Manuel et Roberto.

Chacun fit un signe à Gadd pour le saluer en allant de sa petite salutation. Le sémillant Roberto du haut de ses soixante-deux ans y alla même de sa petite plaisanterie pour faire rire son monde.

- Viejo, viejo… Parle pour toi Carlos l’ancêtre. Moi je suis sûr que si ce soir on sort au club avec le señor Joe, je peux passer pour son petit frère.

- C’est ça, c’est ça… Tu devrais te faire moins remarquer Roberto, tu n’as pas intérêt à me faire honte devant mon amigo. En attendant il nous manque du monde à l’appel no ?

La réponse vint de Gabriela qui mettait une grande nappe de tissu aux motifs bariolés sur la table et servait des rafraîchissements pour les hommes.

- Si padre, Felipe ne pourra pas être des nôtres ce soir, le médecin lui a trouvé une mauvaise grippe et il doit rester au lit. Comme je n’avais plus de maïs, j’ai envoyé Sofia au marché aussi mais elle ne devrait plus tarder à revenir maintenant. Je vais aller préparer une chambre pour le señor Joe, si vous avez soif servez vous.

La fille de Santana les laissa entre hommes pour qu’ils commencent leurs petits arrangements hebdomadaires. Carlos pesta contre le manque d’alcool dans les boissons apportées par Gabriela mais il savait qu’elle ne les laisserait pas boire avant ce soir et encore avec modération. Il dut se contenter de citronnade pour le moment. Gadd en profita pour détailler un peu ces hommes d’un autre temps.

Cesare était grand et longiligne, grisonnant, la soixantaine comme les autres. A sa gauche, Pedro accordait un violon qu’il porterait tant que l’arthrose dans ses épaules et l’arthrite dans ses mains lui permettraient. Lui aussi était bien typé mexicain avec la peau basanée et burinée par les ans. Il avait des mains de travailleur agiles et encore souples. Oscar était un peu enveloppé et ça ne s’était pas arrangé avec l’âge mais tant qu’il rentrait encore dans son costume de mariachi, il ne voulait pas entendre parler de régime. Manuel, lui, était préoccupé par sa calvitie plus que par son poids. De toute façon il ne se faisait plus d’illusions sur ses talents de séducteur, ils faisaient partie du passé maintenant. Quant à Roberto le benjamin, il était le joyeux luron de la bande et ne manquait pas de faire garder le sourire à tous ses jeunes hommes du troisième âge.

- Tiens attrape ça gringo. Tu remplaceras Felipe pour l’occasion. Tu joues de quel instrument au juste qu’on sache ce que tu peux faire avec nous ?

Le ventripotent Oscar venait de lancer à Gadd un sombrero comme les leurs. C’était ce qu’il y avait d’appréciable chez les musiciens, peut importe l’endroit où on se trouvait la musique était un langage universel qui se fichait bien de votre passé ou de vos démons. Les vieux caballeros avaient du avoir leur lot d’histoire dans un lieu aussi chaotique mais rien ne les éloignait de leur art comme si la musique pouvait les faire s’évader le temps d’une soirée. Gadd avait été adopté pour cet instant au moins.
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Gadd Wesley
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MessageSujet: Re: Pour écrire une nouvelle partition...   Mer 17 Juil - 23:23


Etait-ce donc là son véritable foyer ? Il s’était rarement aussi bien senti qu’ici-même, en pleine rue, à découvrir un nouvel artiste dans chaque recoin. Peu importaient leurs niveaux de maîtrise de leurs instruments respectifs. Ce qui importait, c’était l’âme. The Soul, comme on disait en anglais. Oui, the Soul, avec un grand S, car c’était bien cela qui rendait une musique belle et puissante. La maîtrise d’un instrument n’était rien face à une simple note chargée d’émotion, voire même d’émotions diverses. On pouvait surprendre quelqu’un laisser aller une larme couler le long de ses joues pour une mélodie lancinante et simplissime tandis qu’une autre personne pourrait tout simplement passer son chemin alors qu’un véritable virtuose serait en train de jouer à proximité. C’était aussi cela la musique, et l’art de manière générale : de l’improvisation, de l’imprévisible et des sentiments.

En observant certains artistes, le fils unique Wesley pouvait presque ressentir ce qu’ils jouaient, et c’était cela qui le faisait vibrer. Et ce vendredi soir-là à Tijuana, les artistes comme les passants vibraient littéralement.  Alors que Carlos ne pouvait s’empêcher de s’arrêter tous les quelques mètres pour saluer quelques connaissances, Gadd, lui, suivait leurs conversations de manière relativement distraite. Son attention était portée sur son environnement. Son environnement auditif, pour être exact. Il se surprenait parfois à fermer les yeux pour simplement profiter des mélodies, les décortiquer, profiter de chaque note ; il appréciait même certaines fausses notes. L’imperfection était magnifique, parfois pleine de douleur, d’autres fois débordante de joie. Tel était l’art, tel était Tijuana.

Alors qu’il venait de remarquer quelques quijadas de burro et se demandait comment ces mexicains-là, à priori peu aisés, s’étaient débrouillés pour les faire venir du Pérou, le jeune homme prit un air pensif. La mondialisation avait apporté ces musicales mâchoires d’ânes. Au moins, on ne pouvait que remercier la mondialisation sur ce point, qui contrebalançait très légèrement toutes ses dérives habituelles. Non pas que Gadd était foncièrement contre cette mondialisation, mais elle avait contribué lourdement à certaines dérives des sociétés de cette première moitié du 21ème siècle et il semblait que cela ne s’arrêterait pas de sitôt. Mais il écarta alors ces pessimistes pensées. L’heure n’était pas à la dépression, mais bel et bien aux réjouissances car lorsque l’on s’arrêtait de porter attention aux sons, les images et les odeurs prenaient le relai.

Les odeurs surtout. Elles étaient fortes, tantôt étrangement familières, tantôt exotiques à l’extrême, tantôt nauséabondes, tantôt exquises. Les épices se mélangeaient à toutes sortes d’effluves. De-ci de-là, Gadd apercevait d’appétissantes tortillas de maïs, des tacos et autres tostadas dont les effluves, les parfums se mêlaient subtilement. D’ailleurs, le jeune homme se rendait compte qu’il mourait de faim. Toutefois, son appétit fut vite oublié lorsqu’il identifia quelques autres parfums autrement moins ragoutants. La pauvreté et la misère se faisaient elles aussi sentir.


Peu après avoir senti et profité de cet intense cocktail ravissant les sens. Gadd se trouva en compagnie de Carlos dans la patio, admirant la beauté simple des lieux, leur tranquillité associée au dynamisme de ses habitants. D’un côté, de jeunes enfants jouaient tandis que de l’autre, des adolescents jouaient eux aussi. Mais eux jouaient à un jeu qui intéressait bien plus le franco-américain. Les jeunes jouaient, Carlos donnait des conseils et lui écoutait. Gadd observait attentivement tout autant les musiciens en herbe, les airs qu’ils faisaient résonner dans le patio et Carlos ainsi que la nature de ses conseils. Carlos était un homme bienveillant et sa maison était à son image : simple et chaleureuse.

La méfiance de Gadd avait vraiment du mal à tenir le coup face à tout cela. Quelle ordure se serait préoccupée du sort de gamins de la rue ? Pouvait-on être si ambivalent : si monstrueux et si humain à la fois ? Non, vraisemblablement, si cet homme avait joué un rôle dans de sombres affaires de cartels, cela appartenait à un passé aujourd’hui révolu. Tout du moins, c’était là ce que Gadd et son hôte devaient espérer. L’Homme oublie ce qu’il n’aime pas à se souvenir.

Finalement, une autre odeur le sortit de ses pensées. Une odeur qu’il ne reconnu pas mais qui venait manifestement des cuisines. Et la faim, cette vieille et perfide amie, revint d’autant plus fort. Il dévora ces odeurs mentalement mais ne se sentit pas vraiment rassasié. Puis, la musique vint à ses oreilles, lui faisant momentanément oublier sa faim. La musique encore hésitante de quelques violons et autres instruments à cordes que l’on accordait à l’oreille associés à des cuivres qui se chauffaient les lèvres, à l’expérience. Et Gadd ne cacha pas son bonheur lorsqu’il comprit que le petit-fils autoproclamé de Santana  – il avait toujours du mal à y croire – le menait vers la source de ces sons.

Il y avait de la musique au-dehors, mais l’atmosphère au-dedans était encore plus agréable qu’à l’extérieur. Le jeune artiste découvrit alors un petit groupe d’hommes d’âge pour le moins mûr sur le point de se mettre à jouer.  Quelle joie que celle d’entrer dans une maison et d’y découvrir successivement jeunes et moins jeunes réunis autour d’une même passion.



Carlos appela sa fille et Gadd découvrit le chef-cuisinier de la pension familiale. Une belle femme – à s’en douter si Carlos était véritablement son père – manifestement experte dans l’art de cuisiner les tamales au vu des doux effluves qui étaient remontés à l’étage. Voilà pourquoi il n’avait pas reconnu l’odeur dans le patio. Les tamales pouvaient être préparés de mille manières différentes. Assurément, Gabriela avait choisi la meilleure.

Mais l’heure n’était pas à se rassasier. Pas encore. Il y avait plus urgent. L’homme au saxophone avait une terrible envie de jouer avec ces quelques retraités. Ces hommes – qui avaient tous plus de trois fois son âge – avait la même envie. Gadd les admirait tous, leur bonhommie, leur humour, leur joie de vivre malgré les difficultés évidentes de leur vie dans une telle ville.

Gabriela leur apporta quelques boissons non-alcoolisées, ce qui réjouit Gadd étant donné qu’il n’appréciait pas vraiment l’alcool. Il but de l’eau et un épais et agréable jus de mangue avant de se re-concentrer sur les musiciens d’un soir. Roberto semblait être le plus avenant du groupe, mais les autres semblaient à peine moins chaleureux. A croire que c’était un trait latino-américain, car c’était effectivement l’impression générale que lui avaient laissé les latino-américains qu’il avait croisé tout au long de sa vie. La joie de vivre malgré tout, l’envie de profiter de l’instant présent. Trait qu’il partageait avec eux.

L’un de ces joyeux lurons, un homme plutôt enrobé qui répondait au nom d’Oscar, lui lança un sombrero qu’il reçut plutôt maladroitement – c'est-à-dire qu’il n’avait pas vu le coup venir et se l’était pris en pleine face – mais avec un immense sourire malgré tout, heureux de ce symbole de son intégration, même temporaire, au sein de leur petite bande. Après avoir rapidement enfoncé son sombrero sur son crâne, il répondit d’une voix guillerette.

- Je ne prétendrais pas remplacer Felipe. Je suis sur que j’adorerais jouer avec lui aussi. Il ajouta en sortant son saxophone de sa mallette adaptée, comme vous pouvez le voir, j’ai de quoi jouer du saxophone sur moi, mais si vous préférez me voir pratiquer un autre instrument ce soir, je n’y vois aucun inconvénient.

Rapidement, le mariachi commença. Gadd, lui, ne fit qu’observer sans parler pour commencer. Il souhaitait d’abord écouter, s’imprégner de leur musique. Il n’avait jamais joué de mariachi auparavant, et sa manière d’en jouer serait probablement peu orthodoxe. Toutefois, s’il s’imprégnait suffisamment de ce style musical, il pourrait parvenir à un résultat tout à fait satisfaisant. Et alors que cet ensemble de jeunes hommes jouait, Gadd fut fasciné. Il y avait quelque chose chez ces hommes-ci. Ils possédaient une vraie expérience dans leur domaine, fruit d’années d’apprentissage puis de perfectionnement ainsi que de jeu ensemble. Leur musique était enrichie par l’âge et l’expérience et chaque phrasé racontait une histoire qui était elle-même propre à chaque musicien. Malgré l’unicité de chaque musicien, chaque note s’associait harmonieusement à ses congénères dans un flot vraiment agréable à écouter.

Après quelques minutes passées à écouter le mariachi avec un très grand intérêt tout en préparant son instrument, le jeune homme prit un bec de saxophone pour se préparer les lèvres. Il n’avait pas eu l’occasion d’en jouer depuis quelques jours et il savait que l’effet sur ses lèvres s’en ferait sentir d’autant plus durement. Néanmoins, il savait que la douleur ne serait qu’anecdotique, ce n’était pas comme s’il n’en avait pas joué pendant plusieurs semaines.

Peu à peu, il s’inséra dans la mélodie. D’abord par une note, puis une autre sur deux mesures. Ensuite en enchainant plusieurs notes destinées à compléter les trompettes. Meublant parfois un silence, insistant parfois sur une note particulière afin de souligner le silence qui suivait ou avait précédé. Pas de solo, pas de virtuosité pour faire le show, simplement un jeu essayant d’apporter ce qu’était Gadd dans cette musique qu’il ne connaissait pas.

Et Gadd était heureux, ce jour-là. Pouvoir jouer de la musique entouré de personnes ayant l’air toutes plus sympathiques les unes que les autres et en sachant qu’il allait manger à sa faim le soir même, voilà une perspective bien réjouissante à laquelle il n’avait pas été confronté depuis qu’il avait débuté sa vie d’artiste de rue.

Mariachi:
 
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John Anderton
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MessageSujet: Re: Pour écrire une nouvelle partition...   Lun 22 Juil - 0:34

Les pistons rutilants des trompettes brillaient sous le soleil. Les cordes vibraient sous les doigts et les archets. La musique vivait au rythme de la passion d’un groupe d’hommes profitant de la fraîcheur du patio. Le club des anciens avait été agréablement surpris de voir que le gamin ramené par Carlos était plutôt doué pour jouer. Il n’y avait pas d’âge pour avoir la musique dans la peau comme on dit. D’ailleurs si l’expérience était un plus en musique comme pour beaucoup de chose, elle n’était pas toujours nécessaire pour produire de belles choses. Bien des suites de films n’étaient que de piètres productions après tout.

Ils n’avaient pas vu l’heure passer plongés dans leur musique mais des heures entières avaient défilé et le soleil avait fait son chemin dans le ciel  bleu de Tijuana. L’ajout d’un bois aux instruments à cordes et aux cuivres donnait une touche totalement nouvelle et originale à l’ensemble. L’arrivée d’un saxophone réveillait de vieux souvenirs pour le groupe. Les morceaux changèrent de style petit à petit et les violons se turent au profit de percussions improvisées sur des airs plus soul et funk. Chaque reprise était ponctuée de diverses anecdotes racontées pour la plupart par Carlos mais aussi par ses amis pour d’autres.

Carlos avait suivi tout jeune les tournées de son grand-père et avait pu rencontrer des noms magiques qui le faisaient encore rêver bien qu’aujourd’hui disparus. Il avait pu rencontrer Curtis Mayfield ou Lee Moses à la fin du siècle dernier, juste avant leur mort. Il n’avait que 7 ans mais ces souvenirs ne l’avaient jamais quitté. Il avait pu jouer quelques morceaux avec James Brown, Bill Withers ou Stevie Wonder au début des années 2000 pour des concerts de charité en faveur des sinistrés de différents ouragans qui avaient touché les côtes du Golfe du Mexique. Les amis réunis en cette soirée avaient monté un groupe et tourné pendant un bon moment nourris par ces styles.

Toutefois en rentrant ils avaient du revenir à des airs plus traditionnels pour rester dans les goûts du public local. Ils prenaient de temps en temps du plaisir à jouer comme ils l’entendaient et les notes qui avaient fait tant bouger l’Amérique plusieurs décennies auparavant résonnaient régulièrement à l’abri de la pension Santana. Cette journée ne faisait pas exception mais ils pouvaient enfin avoir la participation d’un saxophoniste ce qui n’était pas rien. Les musiciens d’un autre temps semblaient plus qu’heureux de retrouver l’esprit qui les animait dans la nouvelle génération. Gadd eut le droit aux congratulations que tous se donnaient et aux commentaires à la fin de chaque morceau joué.



Juan Mendoza
A la fin d’une reprise de Diana Ross où Gabriela donna un peu de sa personne entre deux tâches pour la pension, l’ambiance était à son comble. Des applaudissements extérieurs vinrent perturber le petit groupe d’amis. Un vieil homme avec un chapeau sur la tête venait de faire son entrée et semblait apprécier le spectacle. Les traits des musiciens se durcirent à son entrée, il n’était pas vraiment le bienvenu apparemment.

- Bravo, c’était magnifique. Vous devriez venir jouer de temps en temps dans ma villa en dehors de la ciudad pour animer mes soirées. J’étais un grand admirateur de ton abuelo Carlos mais toi et tes amis avaient du talent aussi.

L’homme continua à avancer lentement vers eux en enlevant son chapeau brièvement pour saluer Gabriela en parfait gentleman. Du moins il avait des manières en apparence mais son discours n’était pas des plus amical.

- J’ai été très déçu que tu n’acceptes pas ma proposition de conciliation. Tu ne m’as même pas invité alors que tu donnes une petite fête. Même un américano est là mais pas ton vieil ami ? Je sais que les questions d’argent fâchent toujours mais ton frère m’en devait beaucoup et je ne compte pas m’asseoir dessus parce qu’il est mort. Si tu ne veux pas régler l’affaire avec moi, je verrai avec sa fille…

Là Carlos vit rouge et vira proprement l’homme qui venait de gâcher sa soirée.

- Sors tout de suite de chez moi. Un vulgaire voleur, menteur, tricheur, escroc comme toi n’a rien à faire dans ma maison. Retourne faire tes sales affaires chez toi et ne remets plus jamais les pieds ici. Quoi que mon frère ait pu faire avec toi, il l’a emporté avec lui dans la tombe depuis longtemps alors ce n’est pas la peine d’insister. Je t’ai déjà donné bien plus qu’il ne te devait je crois. Dégage et ne t’avise plus de t’approcher de ma famille où je te ferai la peau !

Chacun des deux hommes était retenu par ses proches avant qu’ils n’en viennent aux mains. A leur âge il valait mieux éviter les mauvais coups après tout… Les gorilles de l’inconnu qui surveillaient l’entrée escortaient maintenant l’inconnu pour s’en aller alors qu’il continuait à fulminer contre Carlos en le menaçant ouvertement.

- Personne ne parle de cette manière à Juan Mendoza sans avoir à en répondre. Tu vas me le payer cher Santana. Je te dépouillerai de tout, ta maison, ta famille, les chansons de ton abuelo… Après que je me serais occupé de toi, tu viendras me supplier pour que je t’abatte comme un chien dans le désert afin d’abréger tes souffrances. A partir de maintenant, tu n’auras plus une minute de répit cabrón.

Histoire d’en rajouter une couche mais surtout de dédramatiser la situation, les vieux amis de Carlos commencèrent à jouer pour pousser plus vite Mendoza vers la sortie.

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